• Camille Prost

Donner et demander

Mis à jour : mai 5

Le don n'a pas été le réflexe premier dans ce contexte inédit de pandémie.

Les plus altruistes d'entre nous ont, semble-t-il, préféré téléphoner à des individus isolés, aider les personnes âgées à faire leurs courses et coudre des masques pour les soignants...

Pourquoi le faire a-t-il été privilégié ? Au-delà des incertitudes économiques qui ont généré des craintes légitimes, il faut souligner que le confinement a engendré un rapport au temps inédit. C'est aussi ce qui explique que, dans les premières semaines, on a donné du temps, plus que de l'argent. Ce n’est pas une mauvaise chose, au contraire, mais maintenant que les outils de collecte sont opérationnels, il faut que l'élan de générosité soit à la hauteur des défis qui nous attendent.

J'ai donc eu envie de mettre en avant quatre types d'initiatives, qui sont à la croisée de mes deux domaines de prédilection : le mécénat et la musique. Ils permettent d'embarquer tout le monde dans la vertueuse spirale du don : people, directeurs d'institutions, mélomanes, grands mécènes et petits donateurs.


a) Côté people : chanter pour demander

Pendant le confinement, les appels au don se sont faits, parfois, avec des chansons :

- le single Les gens du secours par Lavoine, Obispo et Pagny

- le clip En mon cœur porté par Julie Gayet, pour la Fondation des Femmes

- le collectif Et Demain ? avec une chorale au profit de la Fondation Hôpitaux de Paris-Hôpitaux de France.

Lors d'un épisode douloureux, la chanson présente un avantage non négligeable : faire passer en douceur un message fort. Finalement, dans ce cadre-là - et seulement dans ce cadre-là ! - peu importe la qualité des paroles et de la musique.


b) Côté institutions : demander qu'une place devienne un don

Dans le secteur de la musique savante, je salue tout particulièrement l’initiative de Pierre Audi, directeur du Festival d’Aix-en-Provence : « Nous devons aussi assurer la continuité du Festival pour les années futures, car il se trouve aujourd’hui fragilisé. Nous avons pour cela créé un Fonds de soutien pour le Festival d'Aix-en-Provence. Certains d’entre vous ont déjà exprimé le souhait de soutenir le Festival en renonçant au remboursement de leurs billets pour en faire don au Festival. Je les en remercie chaleureusement et j’invite chaque spectatrice et spectateur de l’édition 2020 à considérer cette possibilité de soutien. (Ce don est éligible à une réduction fiscale de 66% du montant du don sur l’impôt sur le revenu). »

Il est en effet primordial que les mélomanes chevronnés, les auditeurs du dimanche, les fidèles spectateurs aident les artistes, les ensembles, les institutions et les festivals qu'ils avaient l’habitude de fréquenter. L'option Audi est simple et efficace... à essaimer sans modération !


c) Côté mécènes : analyser vite et bien, ajuster, donner plus

L'un des enjeux fondamentaux d'une entité distributrice réside dans la manière de flécher son action : à qui donner ? combien donner ? Faut-il donner beaucoup à peu ou peu à beaucoup ? Adapter sa politique de dons aux besoins du secteur nécessite un travail de fond qui rime avec vigilance et adaptabilité. Dans ce contexte de crise, les équipes de Mécénat Musical Société Générale ont confirmé, une fois encore, qu'elles avaient l'étoffe des grands mécènes. L'analyse de la situation est fine, les besoins sont ciblés, la communication est adaptée. C'est du grand art et ça fait du bien.

Leur plan exceptionnel d'un montant de 2 millions d'euros annoncé le 28 avril s'ajoute aux actions déjà programmées et engagées par l'association. Il se décline en trois champs d'action : 

- Soutien aux ensembles et projets musicaux partenaires. Le CA de Mécénat Musical Société Générale a décidé de renouveler par anticipation et pour une durée d'un an les subventions aux 25 ensembles et projets musicaux dont le Groupe est déjà partenaire dans le cadre de conventions de mécénat arrivant à échéance (3 ou 5 ans de soutien). Pour faire face à leurs difficultés de trésorerie, ces ensembles et formations pourront percevoir dès 2020 la subvention correspondant à cette année supplémentaire. 

- Soutien à la reprise d'activité d'ensembles et formations indépendants. Mécénat Musical Société Générale s'est rapproché de la Fevis pour soutenir ses membres les plus affectés par la crise, afin de les aider à reprendre leur activité. Un appel à projets est lancé via la Fevis. Il devrait déboucher sur l'attribution d'une centaine de subventions exceptionnelles, s'ajoutant à celles versées aux formations déjà partenaires. 

- Bourses d'urgence aux élèves des Conservatoires de Paris et Lyon. Pour soutenir les élèves en situation de précarité en raison de pertes d'emploi (cours particulier, activités artistiques, jobs d'étudiant...), des bourses exceptionnelles leur seront attribuées via les CNSMD de Paris et de Lyon et leurs partenaires. Près de 200 élèves devraient être concernés. 


Un duo avec la Fevis qui garantit efficacité et équité, un timing quasi parfait, de la précision, de la souplesse... Finalement, il existe peut-être une virtuosité du mécénat musical !


d) Côté petits donateurs : faire gonfler les cagnottes en ligne sur une plateforme spécialisée

Tout le monde connaît KissKissBankBank ou Ulule, mais d'autres plateformes existent pour soutenir un projet. Dans le secteur culturel, pensez notamment à jeter un œil à Proarti. La baseline dit l'essentiel : "devenez artistes angels". Alléchant, non ?

Créé en 2009, ce fonds de dotation est le premier acteur du financement participatif entièrement voué à la création artistique et à la découverte culturelle. Il offre la possibilité aux artistes de financer leurs créations en lançant des collectes et de bénéficier d’un accompagnement individualisé et spécialisé.

Vivier de talents, proarti permet aux publics de découvrir et de soutenir des projets artistiques dès leur origine, d’en suivre le développement, tout en bénéficiant de réductions fiscales grâce au mécénat. Il se distingue des autres acteurs du financement participatif par son approche, ses engagements et ses modalités.

Pour en savoir plus : https://www.proarti.fr/


e) Côté chargé(e)s de mécénat : prendre conscience des dangers de l'arrêt sur image

Bien sûr, la période de confinement n'a pas été propice à la prospection et la naissance de nouvelles collaborations. Elle a été synonyme de repli, phase nécessaire pour resserrer les liens entre mécènes et porteurs de projet déjà soutenus. Vous avez pris des nouvelles avec bienveillance, vous avez écrit, échangé... C'était la priorité.

Bien sûr, ce fut aussi une période de remise en question ; certains d'entre vous ont repensé leur stratégie de mécénat, l'ont affinée, ont pris de la hauteur (ou du recul, c'est selon ! )

Bien sûr, nombreux sont ceux à s'être également penchés sur la très délicate question des contreparties. Quand on est chargé(e) de mécénat dans une institution culturelle, en effet, qu'offrir à ses mécènes quand il n'est plus possible de leur proposer des bonnes places de spectacles pour les générales, des visites de musée en avant-première, des conférences et des soirées dans de belles salles privatisées ?

Bien sûr, il y a eu ce temps d'arrêt, mais à l'heure où un déconfinement progressif se dessine, il faut oser demander.

Certains considèrent les appels au don du domaine culturel actuellement malvenus, parce qu'ils défendent l’idée suivante : le secteur médico-social doit rester la priorité philanthropique. Il est évident que les soignants, les hôpitaux, les personnes en détresse ont besoin de soutien.

Il n’en reste pas moins vrai que la culture sera le signe d’un retour à la vie, que nous souhaitons tous ardemment. Le monde de la culture est le pot dans lequel germent les nouvelles représentations du monde, il est ce qui permet de comprendre, d'inventer, de sublimer, de dessiner, de raconter le monde. Lorsque tout bouge et tout vacille, il est le cadre sur lequel se tissent de nouvelles grilles de lecture. Il est donc politiquement (au sens premier du terme) indispensable.


Le confinement m’a permis de tester, pendant plusieurs semaines, un quotidien sans concert, sans théâtre, sans bibliothèque, sans musée… J’ai constaté que mon existence, une fois privée de cela, n’avait guère de sens.

Chaque individu a le droit de voir l’essentiel où il veut.

Pour ma part, il est là, et le restera.


Que les choses soient claires, cher lecteur, cet article est une incitation au don.

Que les choses soient claires, cher fundraiser de la culture, cet article est une incitation à la demande de dons. Et si la demande de don effective est actuellement encore compliquée, pensez à la promesse de don !