• Camille Prost

La musique confinée

Euterpe est malade, vive Euterpe !


Je ne me suis volontairement pas précipitée pour parler de la crise sanitaire.

J’ai beaucoup lu, échangé avec des amis, des musiciens, des responsables d’institutions, listé des interrogations, trié les informations. En bref, j'ai suivi.

J’ai suivi les posts sur les réseaux, j’ai regardé les concerts et les productions d’opéras que je n’avais pas eu le temps d’aller voir au moment de leur création et les vidéos bricolées at home, j’ai testé les outils qui rendent accessibles des contenus artistiques.


J’ai vu, jour après jour, une volonté farouche et collective de faire entrer la musique, le théâtre, le musée, la danse, la poésie chez chacun d’entre nous.


Les formes artistiques nées du confinement

Au fil des semaines, j’ai remarqué que certains dispositifs rencontraient plus de succès que d’autres. Moi qui ai toujours été fascinée par la manière dont une forme artistique nouvelle s’impose dans l’Histoire grâce à son adéquation à un contexte et à une sensibilité collective, j’ai été servie !

Deux d’entre eux ont notamment retenu mon attention :


(a) Les concerts par vignettes fragmentées puis rassemblées dans une sorte de kaléidoscope visuel et sonore :


L'orchestre National de France et Ravel :


L'Orchestre de l'Opéra de Lyon et Bizet :


L'Orchestre National d’Île-de-France et Mozart :


L'Orchestre National de Metz et Tchaïkovski :


Des professionnels aux orchestres amateurs/étudiants : l'Orchestre PSL et Piazzolla :




(b) Les cadavres exquis et autres montages chorégraphiques :


Cadavre-exquis des danseurs de l'Opéra de Paris :


Création domestique du Ballet de l'Opéra National du Rhin :


Un brin de philosophie. Et si on conceptualisait tout ça ?

Quand les artistes nécessaires à une interprétation ne sont plus en mesure de faire UN le temps de l’exécution, les nouvelles technologies permettent de juxtaposer temporellement des entités musicales et de mettre bout à bout des entités dansantes.


En termes philosophiques, le confinement a rendu impossible l’instanciation des œuvres d’art. Cette faille ontologique a été compensée par des artefacts permettant de surmonter la séparation spatiale et temporelle. Pour que l’artefact fonctionne, il a fallu que l’exécutant s’impose des contraintes supplémentaires (casque avec métronome, geste initial et final dans la phrase chorégraphique, par exemple). L’interprétation perd donc en liberté et en souplesse (même le pire chef d'orchestre du monde vaut mieux que le plus performant des métronomes !) Mais le jeu en vaut la chandelle…

Quoi qu’il en soit, la règle a été, une fois encore, confirmée : l’art se nourrit des contraintes.

Les artistes ont imaginé, créé, inventé, donné en dépit des circonstances. Ce fut une réelle bouffée d’oxygène et de vrais moments de plaisir. Je défendais la thèse selon laquelle le spectacle vivant ne devait se vivre que dans des salles de spectacle ; je sais désormais que je peux être (très) émue, même confinée devant mon écran !


Le jeu et le rire

Dans cette période anxiogène, à l’heure des inquiétudes économiques, des peurs et des incertitudes, une autre constante est apparue : le jeu.

Blind-tests, karaokés, quiz, tests, rébus... ont fleuri sur nos écrans et le jeu a pris une importance capitale dans nos échanges. Nous avons tous, spontanément, pour lutter contre une forme de sinistrose, envoyer ce genre de contenus à nos familles et nos amis. Le jeu est un formidable vecteur de solidarité car il codifie, et donc garantit, par ses règles, la relation à autrui.


Ce qui se passe avec le rire est différent. C’est une leçon bergsonienne, nous rions avec, mais surtout contre quelqu’un, d’où le nombre incroyable de textes parodiques. Il faut être inventif, à ce jour, pour trouver une rime inédite en on (qui fonctionne avec Macron), une autre en en pour confinement, appartement, président…


Quand les contraintes sont fortes, quand le citoyen prend conscience qu’il doit, au nom de la sécurité collective, renoncer temporairement à certaines de ses libertés individuelles fondamentales, le rire devient tout à la fois une bouée de sauvetage, un divertissement pascalien, un moyen de rythmer une durée qui tend à homogénéiser le profil des journées passées. Un moyen, aussi, de dévier la violence perçue vers une autre cible.

Geste cathartique.


Les chargé(e)s de communication ont pris du galon

Pour que toutes ces initiatives émergent, qu’elles soient drôles ou non, certains ont travaillé d’arrache-pied. Au sein des institutions culturelles, des associations, des services Culture des collectivités, les responsables de la communication ont brutalement été mis sur le devant de la scène, désormais exclusivement numérique.

Ceux qui étaient habitués à demander des autorisations pour diffusion, habitués à réclamer des contenus, habitués à se faire discrets pour capter des moments de création ont pris conscience que, désormais, tout dépendait d’eux ! Ils ont innové, testé, compilé, partagé, inventé, diffusé, créé du lien, posté des messages, liké, reliké, tweeté, retweeté…

Une chose est sûre, ce ne sont pas eux qui ont profité du confinement pour prendre du recul, pour lire, pour se détendre et méditer ! Alors, que les choses soient dites, à tous les as du numérique et de la communication digitale, chapeau pas.


Faire durer la solidarité

En échangeant et en partageant leurs contenus, nous avons vécu des expériences diverses de solidarité. C’est un réflexe communément partagé dans ce genre de situation critique, c’est aussi un voile qui permet de cacher bien des dysfonctionnements sur le moment, n’ayons pas peur de le dire.

L’union sacrée, tant de fois louée est finalement assez facile à créer, mais extrêmement plus compliquées à maintenir sur la durée. C’est pourtant, sur le long terme, qu’elle devient essentielle.

Nous avons été unis, très bien, il nous faut maintenant inventer les moyens de maintenir cette solidarité, mois après mois. Les conséquences économiques de cette crise sanitaire pour le monde de la culture sont, certes, déjà bien réelles, mais elles vont évoluer, en cascades, sur la durée et sur plusieurs plans.

Tant de choses sont encore à créer.